Donald Trump ou le triomphe du style paranoïaque

Un parcours sur la personnalité et les pratiques de Donald Trump. Quand on voit que l’un de ses mentors a été un proche de  Joseph McCarthy, on se dit qu’on est mal barré.

Article original sur Le Monde Diplomatique par Ibrahim Warde

Un parcours sur la personnalité et les pratiques de Donald Trump. Quand on voit que l'un de ses mentors a été un proche de Joseph McCarthy, on se dit qu'on est mal barré.

Les ambitions présidentielles de M. Donald Trump ne datent pas d’hier. Dès 1988, le promoteur immobilier avait tenté de devenir le colistier de M. George H. W. Bush. Il brigua ensuite, dans la perspective de l’élection de 2000, l’investiture du Parti de la réforme, lequel avait servi de plate-forme à M. Ross Perot, le premier « milliardaire populiste » à se lancer dans l’arène politique (1). En 1992, à l’issue d’une campagne axée sur les dangers de l’Accord de libre-échange nord-américain (Alena), ce dernier avait recueilli 19 % des suffrages, empêchant ainsi la réélection du président Bush face au candidat démocrate William Clinton. À chacune de ces tentatives, M. Trump s’était engagé à mettre ses talents d’homme d’affaires au service d’un gouvernement en manque de réformes radicales.

Les convictions de celui qui, le 20 janvier prochain, deviendra le quarante-cinquième président des États-Unis demeuraient cependant floues. Longtemps inscrit sur les listes électorales comme démocrate, il ne devient républicain qu’en 2009. Lors de son éphémère bataille pour la nomination de ce parti en 2012, il s’impose comme le porte-drapeau de ceux qui contestent la légitimité du premier président noir de l’histoire américaine, alléguant que M. Barack Hussein Obama ne serait pas né aux États-Unis. Le président a fini par publier l’intégralité de son acte de naissance, mais les preuves fournies n’ont pas suffi à éteindre cette polémique alimentée par une imposante « industrie du fantasme ».

Dinesh D’Souza, né en Inde et naturalisé américain, est l’un des idéologues de cette droite obsédée par les dangers de l’immigration. Il n’a cessé de produire des livres et des documentaires destinés à semer le doute sur l’« américanité », sinon sur le patriotisme, de M. Obama (2). Décrivant le président comme l’héritier des rêves anti-colonialistes de son père, originaire du Kenya, il en conclut que« l’Amérique est gouvernée en fonction des rêves d’un membre de la tribu Luo du Kenya ». Enragé contre les États-Unis, M. Obama chercherait par tous les moyens à affaiblir le pays en l’endettant et en amputant son influence internationale. Un public non négligeable boit de telles affirmations comme du petit-lait.

Comment expliquer la persistance de ces croyances ? La stagnation du pouvoir d’achat, la précarité de l’emploi, l’immigration et le multiculturalisme, l’impunité des responsables de la crise financière, sans parler des nombreux dysfonctionnements du système, ont créé un sentiment diffus d’inquiétude, propice à ce que Richard Hofstadter a nommé en 1964 le « style paranoïaque en politique ». Selon l’historien, « la vie politique américaine a souvent servi d’exutoire à des esprits animés par un intense sentiment de colère, [car elle] agit aussi comme une caisse de résonance des identités, des valeurs, des craintes et des aspirations de chacun ; elle est une arène où sont projetés des sentiments et des pulsions n’ayant que très peu de rapport avec les enjeux manifestes (3)  ». D’où l’expression grandiloquente et apocalyptique, et l’obsession du complot.

C’est sur cette vague mal comprise des élites que M. Trump a choisi de surfer. Il a bénéficié pour cela d’une transformation en profondeur de l’univers médiatique et du discours politique. Autrefois, la plupart des Américains recevaient leurs informations quotidiennes par l’une des trois grandes chaînes de télévision (ABC, CBS et NBC). Un centrisme de bon aloi prévalait, d’autant plus que la « doctrine de l’équilibre » (fairness doctrine) imposait, jusqu’à sa révocation en 1987, un certain nombre de contraintes. En échange du droit d’émettre, l’audiovisuel était tenu de se montrer« honnête, équitable et impartial », et devait s’engager à relayer différents points de vue. Le mouvement de déréglementation amplifié par Ronald Reagan ainsi que les transformations technologiques ont changé la donne : la généralisation du câble, du satellite et surtout de l’Internet a fait sauter les digues qui avaient longtemps encadré le débat politique. Sous l’effet de la dégradation de l’ensemble du monde médiatique, les frontières entre faits et opinions, entre information et divertissement, n’ont plus cours.

La création en 1996 de Fox News a marqué un tournant. La chaîne d’information en continu fit ses choux gras des scandales qui devaient marquer le second mandat de M. Clinton, en particulier l’affaire Monica Lewinsky et la bataille pour la destitution du président. La formule, qui érigeait le débat politique en sport de combat, connut un succès spectaculaire. Avec son sensationnalisme, ses commentateurs de choc, son matraquage de thèmes réactionnaires, la chaîne devint vite la vache à lait de l’empire médiatique de M. Rupert Murdoch. Son concepteur, M. Roger Ailes, n’était pas un journaliste, mais un stratège politique, spécialiste des coups bas, qui avait fait ses premières armes auprès de Richard Nixon en 1968. Son public de prédilection : les « petits Blancs déclassés » carburant à la colère. Fox News contribua à purger le camp républicain de ses derniers modérés et à déplacer l’univers médiatique vers la droite.

Si la chaîne a montré la voie, les publications dites de l’alt-right, oualternative right droite alternative »), sont allées plus loin encore dans l’outrance et la démesure (4). Sans surprise, les propos de M. Trump n’ont pas manqué de les séduire. C’est justement l’une des figures de proue de ces « médias de caniveau », M. Stephen Bannon — ancien dirigeant de Breitbart News, le site d’information qui arbore sans complexe son « nationalisme blanc » teinté de racisme, mais aussi d’homophobie, de misogynie, d’antisémitisme et d’islamophobie —, que le candidat républicain a choisie en août 2016 pour relancer sa campagne puis, une fois élu, comme directeur de stratégie. M. Bannon avait été décrit par Andrew Breitbart, le créateur du site, décédé en 2012, comme le « Leni Riefenstahl (5) du Tea Party ». L’intéressé préfère se comparer à Lénine : « Il voulait détruire l’État, et c’est aussi mon objectif. Je veux tout mettre par terre et détruire l’establishment, c’est-à-dire le Parti démocrate, le Parti républicain et la presse conservatrice traditionnelle (6). »

La presse dite respectable poursuit son déclin, tandis que les médias à sensation, parfaitement adaptés au style paranoïaque, gagnent sans cesse du terrain. M. Trump, lui, doit sa notoriété, sinon sa carrière, aux tabloïds. Comme l’explique son biographe David Cay Johnston, il a toujours lu « religieusement » cette presse, dont il connaît tous les ressorts (7). Il appelle lui-même les journalistes en se faisant passer pour un employé de ses entreprises nommé John Baron ou John Miller et leur livre des scoops sur ses succès professionnels ou ses conquêtes féminines. Échange de bons procédés : les articles sur le magnat dopent les ventes, tandis qu’il bénéficie d’une publicité gratuite. Lors de la présidentielle de 2016, le National Enquirer, magazine spécialisé dans les « ragots brûlants sur les célébrités », l’a ouvertement soutenu, refusant même de publier des articles qui pouvaient lui nuire (8).

On comprend mieux dans ces conditions que M. Trump ait pu entretenir une image de roi Midas qui transformait le plomb en or alors que ses affaires périclitaient. Il est même parvenu à rouler les banques dans la farine en leur demandant de ne pas enregistrer sur les registres publics les hypothèques qu’elles lui accordaient. En 1990, elles se rendirent compte que la valeur nette de M. Trump était négative : ses dettes excédaient ses actifs de 300 millions de dollars (9).

Mais le glamour véhiculé par les tabloïds présente aussi l’avantage d’occulter les aspects les moins reluisants de sa carrière. C’est le tristement célèbre Roy Cohn, bras droit du sénateur Joseph McCarthy durant la « chasse aux sorcières » anticommuniste des années 1950, qui guida ses premiers pas dans l’univers glauque de l’immobilier new-yorkais. M. Trump avait été séduit par la brutalité de ce conseiller retors pour qui la fin justifiait toujours les moyens. Plus qu’un mentor, l’avocat, décédé en 1986, fut pour lui une sorte de second père, et l’implacabilité de ses méthodes l’a marqué. Procédurier, pinailleur, âpre au gain, M. Trump a suivi un parcours judiciaire hors normes. On estime qu’il a été impliqué au cours des trente dernières années, comme plaignant ou comme accusé, dans plus de 3 500 procès (10).

Milliardaire, M. Trump l’est finalement devenu non du fait de ses talents d’homme d’affaires, mais grâce à la télé-réalité. À la fois producteur et vedette des émissions « The apprentice » (déclinée en France sous le nom « Qui décrochera le job ? ») puis « The celebrity apprentice », il fait passer des entretiens d’embauche et confie des missions à des candidats en les humiliant au passage. Maîtrisant à merveille la dramaturgie de ce type d’émissions, il sait mettre en scène les attentes et les peurs du public. Le point d’orgue reflète la méthode Trump. On y voit le magnat lancer au perdant, impitoyable : « You’re fired ! » (« Vous êtes viré ! »). L’émission remporte un succès planétaire. La formule est adaptée à travers le monde. L’homme d’affaires engrange les redevances, et la « marque Trump », qu’elle soit apposée à des immeubles ou à des produits divers, en profite.

Tony Schwartz, auteur de l’« autobiographie » de M. Trump The Art of the Deal L’art de faire des affaires »), a forgé un oxymore,« l’hyperbole véridique », que le prochain président a fait sien. Les accommodements avec la réalité ne forment dès lors qu’une « forme innocente d’exagération » qui constitue un « moyen efficace de se mettre en avant ». Il faut savoir provoquer des controverses, « car elles génèrent des ventes. Même un article critique, qui peut être blessant d’un point de vue personnel, peut être très profitable pour vos affaires (11)  ». Au cours des prochaines années, les controverses ne devraient pas manquer.

Ibrahim Warde

Professeur associé à la Fletcher School of Law and Diplomacy, Tufts University (Massachusetts).
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