Retour de bâton

Au printemps 1948, en pleine guerre civile, un fermier américain se rend dans un village chinois dont le Parti communiste a récemment pris le contrôle. Il y observe la révolte des paysans… et de leurs femmes.

Article original sur le Monde Diplomatique

Au printemps 1948, en pleine guerre civile, un fermier américain se rend dans un village chinois dont le Parti communiste a récemment pris le contrôle. Il y observe la révolte des paysans… et de leurs femmes.

ne autre lutte commençait. Son objectif : la libération de la femme de l’oppression de son époux et de l’isolement domestique. Quelques paysannes pauvres de la Grande-Courbe créèrent bientôt une Association féminine dans laquelle les femmes et les belles-filles courageuses, libérées de la présence des hommes, purent entraîner aux meetings du village la force représentant « la moitié de la Chine » ; ainsi aimaient à se nommer les femmes les plus éclairées. Toutefois, en s’organisant, en assistant aux meetings et en participant à la vie publique, les femmes se rendirent compte qu’elles rencontraient une opposition de plus en plus grande de la part des hommes, qui estimaient que toute activité de leurs épouses et de leurs belles-filles à l’extérieur du foyer « menait directement à l’adultère ». Les chefs de famille considéraient leurs femmes comme leur propriété et attendaient d’elles qu’elles travaillent dur, mettent des enfants au monde, servent leurs pères, leurs maris et leurs belles-mères et ne parlent que lorsqu’on leur adressait la parole. Dans ce climat, les activités de l’Association féminine ne manquèrent pas de faire naître des crises domestiques. Les maris s’opposèrent souvent à ce que leurs épouses sortent. Beaucoup de jeunes femmes qui voulurent se rendre à ces meetings furent sévèrement battues une fois de retour.

Parmi ces dernières se trouva celle de Man-ts’ang, un paysan pauvre. Lorsqu’elle rentra après une réunion de l’Association féminine, son mari la rossa. Mais l’épouse de Man-ts’ang étonna fort son seigneur et maître : au lieu de lui obéir en esclave dévouée, elle alla voir le lendemain la secrétaire de l’Association et déposa une plainte contre son mari. La secrétaire convoqua une assemblée des femmes du village. Devant cette assemblée sans précédent, Man-ts’ang fut sommé de s’expliquer. Il le fit volontiers, sur un ton arrogant et catégorique. Il déclara qu’il battait sa femme parce qu’elle allait aux meetings et que « les femmes n’y allaient que pour faire étalage de leur coquetterie et de leur séduction ».

Cette remarque suscita de vives protestations de l’assistance féminine. La parole céda rapidement la place à l’action. Elles se ruèrent sur lui, le renversèrent, le frappèrent à coups de pied, déchirèrent ses vêtements, lui griffèrent le visage, lui tirèrent les cheveux, le cognant jusqu’à ce que la respiration lui manquât. À dater de ce jour, Man-ts’ang n’osa plus frapper sa femme ; elle fut désormais connue dans le village sous son nom de jeune fille, Ch’eng Ai-lien, au lieu d’être simplement désignée comme l’épouse de Man-ts’ang, selon la coutume ancestrale. Lorsqu’on lui demanda si, à la suite de ces actions, les femmes avaient pu obtenir l’égalité, une des dirigeantes de l’Association déclara : « Non, pas encore. Les choses vont un peu mieux qu’avant, mais il y a encore des femmes battues, et la plupart des hommes méprisent toujours ce que disent les femmes et pensent qu’elles ne valent rien. Nous devrons lutter encore longtemps pour obtenir l’égalité. »

William H. Hinton, Fanshen. La révolution communiste dans un village chinois, Plon, Paris, 1971 (rééd. : Pocket, 2000).

William H. Hinton

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