Aux États-Unis, la campagne dans le caniveau

La campagne électorale entre Hillary Clinton et Donald Trump atteint des sommets de boue dans le caniveau.

Jean-Eric Branaa, Université Paris II Panthéon-Assas

Quelques heures après le débat entre les deux candidats à la vice-présidence, on est bien obligé de remarquer que les médias ont des préoccupations bien éloignées de celles qui ont occupé les deux débatteurs hier soir. Et, comme on en a pris l’habitude, Donald Trump est au centre de l’attention. Les télés le passent en boucle : Donald Trump singe l’évanouissement d’Hillary Clinton comme il ridiculisait Jeb Bush, la tête rentrée dans les épaules, une démarche désordonnée, quasi-déjantée, avec des mouvements incontrôlés et brutaux, en tirant la langue et en gémissant. Peu talentueux dans l’art de l’imitation, c’est aussi comme cela qu’il avait joué à l’handicapé, lorsqu’il mettait en cause un journaliste du New York Times, Serge Kovaleski, en novembre 2015, se servant de son handicap congénital, une arthrogrypose – une maladie neuromusculaire qui se traduit par des raideurs aux articulations – pour faire le show.

Comme lors des deux premières prestations, les commentateurs imaginent la fin de Donald Trump, terrassé par le poids des images, l’ignominie de la situation, la petitesse de l’intention. Certains illustrent le reportage de leurs commentaires horrifiés, d’autres le jugent « sans commentaire ». On peut cependant douter que ce ne soit la fin de quoi que ce soit ou de qui que ce soit : car la campagne américaine 2016, c’est certain, est tombée dans le caniveau et plus personne ne s’en étonne.

On savait depuis longtemps que le combat final serait violent. On avait imaginé beaucoup de choses, car les attaques que se livrent les deux candidats sont directes et frontales depuis déjà de très longs mois : comme si chacun des deux protagonistes savait qu’il se retrouverait face à l’autre. Le problème n’est pas dans la confrontation, qui est normale et attendue, il est dans la forme de cette confrontation, qui n’est que personnelle, sale et indigne. Qu’ils sont loin les programmes et les préoccupations des électeurs !

La semaine infernale

Après le débat sans saveur que nous ont servi les deux candidats, le 26 septembre, Donald Trump a promis de monter d’un cran dans les attaques. « On allait voir ce qu’on allait voir. » Et, effectivement, la semaine qui vient de s’écouler semble atteindre des records. Des deux côtés : répondant comme le berger à la bergère, un possible scandale a pointé le bout de son nez avec une affaire « fondation Trump », qui semble répondre bien à propos à « l’affaire de la fondation Clinton ».

Pour le public, il y est question de gros sous ; on s’y perd vite ; on retient que la fondation Clinton aurait accepté des dons en provenance de pays étrangers, notamment du Moyen-Orient, des pays pas très au clair avec les droits de l’homme (et surtout des femmes). Tout cela n’est pas glorieux pour la candidate qui se veut la championne de l’un et de l’autre. Pour la fondation Trump, il a été révélé que celle-ci aurait collecté des fonds sans être accrédité pour cela dans l’État de New York. Il faut traduire que Trump fait n’importe quoi et n’est pas capable de gérer ses propres affaires. Imaginez celles du pays ! Pour les plus engagés contre lui, rajoutez qu’il a peut-être fait des choses illégales.

On a également eu droit au dénouement de l’affaire soulevée par des phrases bien mystérieuses, lancées par Hillary Clinton au cours du débat : elle suggérait que si l’on ne peut pas construire d’écoles, de routes, de ponts, c’est tout simplement parce que Donald Trump ne payait pas son dû à la collectivité. Le New York Times a publié cette semaine un réquisitoire contre le milliardaire, affirmant, document à l’appui, qu’il n’a pas payé d’impôts pendant 18 ans parce qu’il aurait subi une perte de $916 millions en 1995 avec ses casinos d’Atlantic City. Tous ceux qui souffrent au quotidien et n’arrivent pas à joindre les deux bouts apprécieront ! « C’est parce que Donald Trump est un génie de la finance et de la fiscalité », répond son équipe de campagne.

Donald Trump, épinglé par le New York Times sur ses déclarations fiscales. Gage Skidmore/Flickr, CC BY-SA
Donald Trump, épinglé par le New York Times sur ses déclarations fiscales. Gage Skidmore/Flickr, CC BY-SA

Bien sûr, on peut penser que de telles attaques sont légitimes puisqu’elles mettent en cause les candidats sur leurs qualités de gestionnaires, sur leur honnêteté, ou que sais-je encore. Mais comment justifier toutes les autres révélations ou attaques de la semaine, qui vont de la santé mentale d’Hillary Clinton (qui serait discutable) à la révélation de la participation de Donald Trump à un film porno lorsqu’il était jeune ?

On a aussi reparlé des infidélités de Bill Clinton, de celles de Donald Trump, des sentiments d’Hillary Clinton pour son mari, qui seraient aujourd’hui totalement feints, et présentés autrement dans le seul but de servir sa communication et, donc, de tromper les Américains, de l’université Trump et de ses centaines de victimes, de ses propos sur les vétérans et sur le syndrome post-traumatique et de trois, quatre ou cinq autres broutilles.

Reculer pour mieux sauter

Le débat du 26 septembre a été suivi par 84 millions de téléspectateurs, pulvérisant le record de tous les temps pour un débat politique – le précédent, Reagan face à Mondale, avait réuni 80,5 millions de téléspectateurs. Il n’est pas difficile d’imaginer que la plupart de ces téléspectateurs avaient été attirés par une affiche alléchante, la promesse d’un combat de titans et peut-être même de coups d’éclats retentissants, de ceux pour lesquels on pourrait dire pendant des années : « J’y ai assisté ».

Rien de tout cela n’a existé, et la bataille pour déclarer l’un des deux candidats vainqueur aux points a fait rage. Il aurait certainement été plus sage de reconnaître que personne n’a gagné ni perdu et de réserver son jugement plus affiné pour un des deux prochains débats, puisqu’il y en aura trois, en tout. Mais cela ne se fait pas dans une campagne, d’être juste réservé et posé : en embrayant sur un mode de surenchère, les équipes ont une nouvelle fois dérapé, entraînées par leur enthousiasme et leur désir de prendre le dessus, à distance, sur l’autre camp.

À bien y réfléchir, on peut se demander pourquoi, lors de ce débat, Donald Trump n’a pas attaqué frontalement, comme à son habitude : car rien ne l’a arrêté jusqu’alors, sans que cela n’ait la moindre conséquence négative sur sa courbe dans les sondages. Souvenons-nous : c’est lui qui a donné en direct le numéro de téléphone d’un de ces adversaires, révélé le montant des dons reçus par un autre, reproché à un troisième de s’adresser en espagnol aux électeurs, pour les gags les plus drôles.

C’est également lui qui a traité les Mexicains de voleurs et de violeurs, les femmes de truie, certains vétérans d’usurpateurs, les musulmans de dangers potentiels, pour les interventions les plus discutables. Ses attaques envers Hillary Clinton occupent la plus grande partie de ses meetings depuis le début des primaires : Fondation Clinton, affaire Benghazi, question des e-mails, santé, fidélité, liens avec Wall Street, malhonnêteté, rapports avec l’establishment et les grands lobbies. Pourquoi ne pas avoir attaqué sur ces points-là pendant le débat ? Était-ce pour les garder bien au chaud pour plus tard, pour un prochain débat ?

Une campagne peu digne

En réalité, les attaques sont constantes, dégoulinantes, écœurantes, à coup de publicités négatives qui s’étalent partout, dans les journaux, les radios ou les télés. Les Américains assistent à un spectacle pitoyable qui ne laisse plus aucune place au débat d’idées, ni même, désormais, à l’exposition de ces idées. À chaque attaque personnelle répond une autre attaque du même type et il semble que les deux candidats ont oublié qu’ils prétendent chacun représenter « ceux qui souffrent et sont sans voix ».

Au milieu de ce déferlement d’injures et de détritus, on en rajoute une nouvelle couche tous les jours : on nous parle d’une histoire de Miss America insultée par Donald Trump et on nous promet des révélations extraordinaires par Wikileaks et qui pourraient mettre un coup d’arrêt à la campagne d’Hillary Clinton. Les lecteurs, auditeurs ou téléspectateurs sont au bord de l’overdose.

Les Américains assistent impuissants à ces échanges. Et on peut s’interroger sur la portée véritable de ce déluge d’avanies, tout en relevant que Donald Trump baigne dans cette stratégie depuis plus d’un an maintenant et que, si les commentateurs l’ont déclaré « mort-politique » à chaque dérapage ou à chaque révélation, il est toujours là et les sondages le placent toujours au coude à coude avec l’autre candidate. Pire : les résultats dans les urnes ont toujours été supérieurs aux annonces !

Hillary Clinton, accusée d’avoir usé de sa messagerie personnelle lorsqu’elle était secrétaire d’État. Brett Weinstein/Flickr, CC BY-SA
Hillary Clinton, accusée d’avoir usé de sa messagerie personnelle lorsqu’elle était secrétaire d’État. Brett Weinstein/Flickr, CC BY-SA

Toute cette histoire ressemble en réalité à un divorce minable, quand les deux ex-amoureux s’accusent de tous les maux, et que l’entourage assiste au spectacle de cette dégradation, totalement impuissant. Même le juge, qui doit statuer parfois sur certaines accusations graves qui surnagent au milieu de ce purin, ne peut que constater l’avalanche d’accusations et se contentera, le plus souvent, de déclarer « qu’il y a conflit », sans entrer dans les détails, pour confier les enfants à l’un des deux, sans que personne ne soit persuadé que c’est la meilleure chose qu’il fallait faire à ce moment-là.

Or l’Amérique devra être confiée à l’un des deux, le 8 novembre prochain et le juge, en l’espèce, ce sont les Américains. Une seule certitude, ce jour-là les électeurs auront retenu au moins deux éléments : un candidat veut construire un mur à la frontière et l’autre est empêtrée dans une affaire d’emails. Pas sûr qu’ils aient retenu plus que ça. Pas simple pour faire un choix.

The Conversation

Jean-Eric Branaa, Maître de conférences politique et société américaines, Université Paris II Panthéon-Assas

This article was originally published on The Conversation. Read the original article.

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