L'ubérisation du monde

Je reprend ici un article du Monde Diplomatique sur l’ubérisation du monde. Il faut arrêter de croire au fantasme d’Uber et de son modèle économique. Ces entreprises, comme AirBnB, qui exploitent le label économie de partage sans vergogne tout en pratiquant une évasion fiscale monstrueuse.

Les extraits de l’article du Monde Diplomatique

La Silicon Valley nous assure que la magie de la technologie va tout naturellement se glisser dans le moindre recoin de notre vie. A l’entendre, s’opposer à l’innovation reviendrait à renoncer aux idéaux des Lumières. Dirigeants de Google et de Facebook, MM. Larry Page et Mark Zuckerberg seraient les Diderot et les Voltaire de notre temps — réincarnés en entrepreneurs technophiles et asociaux.

Mais il s’est produit cette chose étrange : nous en sommes venus à croire que le second bouleversement n’avait rien à voir avec le premier. Ainsi a-t-on pu relater l’essor des cours en ligne (les MOOC : massive open online courses) sans évoquer les réductions budgétaires qui, dans le même temps, frappaient les universités. Non, la fièvre des MOOC n’était que la conséquence naturelle de l’innovation promue par la Silicon Valley ! Les hackers, devenus entrepreneurs, se sont mis en tête de « bouleverser » l’université comme ils avaient auparavant bouleversé les domaines de la musique et du journalisme.

Illustration à Barcelone : comme beaucoup d’institutions culturelles espagnoles, un club de stand-up (one-man-show humoristique), le Teatreneu, connaissait une baisse de fréquentation depuis que le gouvernement, cherchant désespérément à couvrir ses besoins de financement, avait décidé d’augmenter la taxe sur les ventes de billets de 8 % à 21 %. Les administrateurs du Teatreneu ont alors trouvé une solution ingénieuse : en passant un partenariat avec l’agence de publicité Cyranos McCann, ils ont équipé le dos de chaque fauteuil de tablettes dernier cri capables d’analyser les expressions faciales. Avec ce nouveau modèle, les spectateurs peuvent entrer gratuitement mais doivent payer 30 centimes à chaque rire reconnu par la tablette — le tarif maximum étant fixé à 24 euros (soit 80 rires) par spectacle. Du même coup, le prix moyen du billet a augmenté de 6 euros. Une application mobile facilite le paiement. En outre, vous pouvez partager avec vos amis des selfies de vous riant aux éclats. Le chemin de la rigolade au viral n’a jamais été aussi court.

Il y a sans doute pas mal d’argent à gagner en « bouleversant » les espèces. Mais est-ce réellement souhaitable ? L’argent liquide, qui ne laisse pas de trace, représente une barrière significative entre le client et le marché. La plupart des transactions effectuées en monnaie de papier sont singulières, au sens où elles ne sont pas rattachées les unes aux autres. Lorsque l’on paie avec son téléphone portable, ou que notre selfie est enregistré pour la postérité, voire partagé sur un réseau social, on produit une trace que les publicitaires et d’autres entreprises sont susceptibles d’exploiter.

Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si une compagnie publicitaire est à l’origine de l’expérience barcelonaise : l’enregistrement de chaque transaction est un bon moyen de récupérer des données qui serviront à personnaliser les publicités (2). Ce qui signifie qu’aucune de nos transactions électroniques n’est jamais réellement terminée : les données qu’elles génèrent permettent non seulement de nous suivre à la trace, mais aussi d’établir un lien entre des activités dont on préférerait peut-être qu’elles restent séparées. Soudain, votre partie de rigolade dans un club de stand-up est rapprochée des livres que vous avez achetés, des sites que vous avez fréquentés, des voyages que vous avez effectués, des calories que vous avez brûlées. Bref, avec les nouvelles technologies, tous vos faits et gestes s’intègrent dans un profil unique monétisable et optimisable.

C’est ce qu’ont compris les chauffeurs de taxi confrontés à la montée en puissance d’Uber, une entreprise qui propose à des particuliers recherchant un complément de revenu de transformer leur véhicule en taxi et de les connecter avec des clients. Pris à la gorge, les professionnels ont protesté. Comme les autorités de régulation, de l’Inde à la France, s’attaquaient à Uber, la société californienne s’est lancée dans une opération de séduction. Ses patrons, que l’on a connus si virulents et sourds aux critiques, clament désormais haut et fort qu’il faut réguler le secteur. Ils semblent aussi avoir compris pourquoi leur entreprise est une cible facile : ses pratiques sont tout simplement trop ignobles. L’hiver dernier, sous le feu nourri des critiques, Uber a dû renoncer à faire payer aux clients des tarifs exorbitants lorsque la demande augmentait en période de pointe. Mais ce n’est pas tout. Dans un génial coup publicitaire, elle a aussi proposé à l’un de ses plus farouches adversaires, la ville de Boston, d’accéder au trésor que constituent les données (anonymisées) relatives aux itinéraires, pour l’aider à limiter les embouteillages et à améliorer l’aménagement urbain. C’est bien entendu une pure coïncidence si l’Etat du Massachusetts, où se trouve Boston, a récemment reconnu les plates-formes de partage de taxis comme un moyen de transport légal, éliminant par là même l’un des principaux obstacles auxquels Uber faisait face…

Mais le vrai défi consiste à savoir comment faire fonctionner ces applications avec d’autres modes de transport. La vision d’Uber apparaît désormais clairement : vous lancez l’application sur votre téléphone et une voiture vient vous chercher. Dire que cela ne traduit pas une imagination débordante serait très en deçà de la réalité. Cette approche fonctionne aux Etats-Unis, où l’on ne marche guère et où les transports publics sont la plupart du temps inexistants. Mais pourquoi ce modèle devrait-il être repris dans le reste du monde ? Ce n’est pas parce que la marche ne rapporte rien à Uber qu’il faut exclure ce mode de transport. La critique du solutionnisme s’applique ici parfaitement : non seulement celui-ci donne une définition trop étroite des problèmes sociaux, mais il le fait d’ordinaire en des termes qui profitent avant tout aux concepteurs de la « solution ».

La réalité est toutefois plus nuancée, notamment parce que les capteurs intégrés dans les infrastructures publiques peuvent assez facilement reproduire ces données. Imaginez ce que serait capable de faire un réseau combinant des lecteurs automatiques de plaques d’immatriculation, des routes et des feux de signalisation intelligents : il pourrait repérer et suivre les véhicules Uber exactement comme le font les smartphones de leurs conducteurs et passagers. Il ne s’agit pas de prôner un renforcement de la surveillance, mais simplement de souligner qu’Uber se prétend propriétaire de données qui ne lui appartiennent pas.

 

 

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